Une vie 1921-1954

1921

Né à Montpellier, le 18 août, de souche aveyronnaise. Passera son enfance entre le Larzac et la mer. Influence décisive d’un oncle archéologue et naturaliste.

Sur mon cheval vers 2-3 ans recadré

Sur son cheval, vers deux-trois ans

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A Haute-Plage vers 1924

« Je suis né dans un milieu et un terroir “paysan”. Je ne veux pas dire que mes parents étaient des paysans, mais que mes arrière-grands-parents l’étaient encore. J’ai passé mon enfance près de la nature, assistant aux semailles, aux labours, aux moissons, à la tonte des moutons. J’ai pêché et chassé dans les marais du littoral, au milieu des oiseaux sauvages, familier des pêcheurs sur les étangs et la mer. Entre quinze et dix-neuf ans, j’ai même exploré les profondeurs de la terre, les grottes, les avens. J’ai, dans ces expériences, revécu en quelque sorte comme nos lointains ancêtres, attentifs aux sons, aux odeurs, aux mouvements de cette terre roulant sous le soleil et les étoiles. »

Propos recueillis par Enrica Schiavo, Notos (Montpellier), 2013

1928

Pensionnaire au Collège de l’Enclos Saint-François où la musique et l’art comptaient autant que les études : Ora, Canta, Stude, telle était la devise inscrite dans la pierre, au-dessous du carillon qui égrenait ses notes grégoriennes. Ce lieu disparu, où passèrent Francis Poulenc et Pierre Bernac, les chanteurs Jean Planel, Germaine Cernay, Georges Cathelat, Jeanine Micheau, Lina Falk, la Comédie-Française et Albert Lambert fils, se retrouvera dans L’Enclos.

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Classe de cinquième, 1933

1936

Départ en Suisse avec sa famille. Va à l’école de Chexbres. Herborise avec le pasteur.

1937

Retour à Montpellier où il rejoint l’Enclos. S’adonne à la spéléologie et à l’archéologie. Profite de la nature encore libre entre les Causses, les étangs et la mer. Lit Jules Verne, Fenimore Cooper, Thoreau, Swift, Jack London et John Cowper Powys.

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1939

Détruit ses premiers poèmes.

« M’ont éveillé à la poésie, à mon insu, des poètes qui étaient évoqués ou étudiés pendant mes années scolaires. Je peux en citer quelques-uns : Rutebeuf, Villon, Ronsard, La Fontaine, Hugo. Plus tard, ce furent Baudelaire, Heredia, Rimbaud. Et encore plus tard, Apollinaire puis Cendrars et Valery Larbaud. Jusqu’à l’âge de 16 ou 17 ans, je n’avais aucun désir d’écrire de la poésie. C’est vers mes dix-neuf ans que j’ai commencé à en écrire, pour des journaux d’étudiants de Montpellier. Mes poèmes s’inspiraient alors de ce que je lisais de Rilke, Milosz, Nerval etc. mais je sentais bien qu’ils étaient une sorte de mise en train, qu’ils ne me représentaient pas vraiment. Juste avant de partir pour l’Italie, en 1943, j’avais écrit un certain nombre de poèmes pour une revue d’Alger, qui aujourd’hui me consternent. D’autres ont été publiés juste après la guerre par Edmond Charlot, l’éditeur des premiers livres de Camus, à Alger. C’est après ce premier pas que j’ai pris conscience que je devais prendre une route plus personnelle. Et c’est sans aucun doute la poésie et l’œuvre en prose de Blaise Cendrars (que je rencontrerai en 1949) qui m’ont fait prendre ma propre voie. Il ne s’agissait pas d’influence sur le style ou la pensée, mais du sentiment d’être de la même famille poétique.

Cendrars répondait à la question : Pourquoi écrivez-vous ? par un simple mot : Parce que. Et c’est vrai que cela ne peut s’expliquer. Je pense que la guerre fut le grand déclencheur, que j’ai éprouvé le désir d’exprimer les péripéties de ma vie. Mes écrits sont devenus des compagnons de route.

Je n’ai pas tellement connu la littérature moderne. Je suis passé à côté du surréalisme, de l’existentialisme, je n’ai lu ni Blanchot, ni Deleuze, mais j’ai connu quelques poètes dont je me suis senti proche et qui ne sont pas au pinacle des médias. Que sera l’avenir de la poésie ? Je n’en sais rien ; je ne suis pas un voyant, je me contente d’être un voyeur de la vie présente. »

Propos recueillis par Enrica Schiavo, Notos (Montpellier), 2013

1940

A pour professeur de philosophie Claude Lévi-Strauss. Fréquente le peintre Louis-Charles Eymar qui a connu Valery Larbaud et Joseph Conrad.

« Mes premiers poèmes, je devrais dire mes balbutiements, ont paru en 1940, dans des feuilles locales de Montpellier, tel Le Cri, journal estudiantin, ou L’Écho des étudiants, alors dirigé par René Barjavel. L’Écho était par la force des choses le seul hebdomadaire culturel de la zone libre. Des jeunes gens, ceux de ma génération, y écrivaient : André Salvet, Jacques Ferrand, Henri-François Rey, Raymond Castans, Jean-Luc Dejean, d’autres encore qui deviendront plus tard éditeurs, romanciers, journalistes. Des écrivains célèbres, privés ou non de tribunes, firent les beaux jours de L’Écho : André Gide, Jean Giraudoux, Jules Supervielle, Valery Larbaud, André Maurois. Pour ma part je ne savais pas encore si j’étais poète ni pourquoi j’écrivais, ni si je continuerais à écrire. »

« Les vases communicants » (2000)

1941

Bûcheron dans les Cévennes, aux Chantiers de Jeunesse. Lit Rilke, Rabelais, Conrad, Cendrars, Chateaubriand, Whitman…

1942

Départ en famille pour Alger par le dernier voyage de l’El Biar. Fréquente « Les Vraies Richesses », la librairie d’Edmond Charlot ; Max-Pol Fouchet et la revue Fontaine, Emmanuel Roblès, Claude de Fréminville, Robert Randau et les « Algérianistes », Jean Sénac, François Di Dio, se lie d’amitié avec Émile Dermenghem, Marcel Sauvage et Mohammed Racim. Collabore à Algérie-Magazine et Tam. Après le débarquement américain, entre à l’École Militaire de Cherchell.

1942 FJTEMPLE15 FRED8280 paquebot El Biar

1943

S’engage au 3e Régiment de Spahis Algériens de Reconnaissance à Batna et participe aux derniers combats contre l’Afrikakorps en Tunisie. Embarque pour l’Italie avec le Corps Expéditionnaire Français du Général Juin.

Alger1943 avec sa mère (corrigé))

Avec sa mère à Alger

 

5 FRED4547 FJT militaire avec d'autres

1943, en manoeuvre dans le Sud algérien avant de partir en Italie

« Évidemment, la guerre est un événement irremplaçable. On aurait préféré ne pas la faire à un âge où c’est le moment pour l’homme de jouir de la vie. Sa bêtise, son horreur, marquent au fer rouge ceux qui l’ont faite. Mais c’est une expérience unique pour se regarder réagir dans des circonstances exceptionnelles, dans un climat d’irresponsabilité: on peut y tuer en toute impunité et l’idée d’être tué annule toute pensée de l’avenir. C’est pourquoi on en sort désorienté et elle vous suit jusqu’à la fin. Je souhaite aux jeunes de n’avoir pas à la faire et de l’empêcher s’ils le peuvent. Mais elle existe depuis le commencement du monde. Alors ? »

Propos recueillis par Enrica Schiavo, Notos (Montpellier), 2013

1944

Campagne d’Italie : Les Abruzzes, Monte Cassino, le Garigliano. Avec un peloton de Shermans, libère la Villa Hadriana à Tivoli. Entre à Rome et à Sienne. La Division cesse de combattre à Castelfiorentino, non loin de la Torre di San Romano qu’il évoquera dans l’un de ses romans. Débarque le 15 août à Sainte-Maxime, participe à la libération de Toulon et de Marseille, remonte la vallée du Rhône, traverse le Jura, les Vosges et l’Alsace, franchit le Rhin et termine la guerre dans le Tyrol.

« C’est le baptême du feu, les premiers tremblements du corps, incontrôlables, qui passeront bientôt comme passent l’ivresse des cimes ou le mal de la mer, tremblements nés des profondeurs de la terre, auxquels rien n’est comparable, qui monte des pieds vers la tête en bouleversant le ventre et l’estomac, affolant le coeur, comprimant les poumons, rétrécissant la gorge. La peur. La peur.

Non la peur d’un péril affronté face à face, incendie, inondation, qui vous plonge d’emblée dans l’action, où l’esprit marche en avant, conduit le corps vers le salut, à moins que ce ne soit l’inverse, mais la trouille parfaite qui tenaille la carcasse, la peur panique du chien devant l’inconnu, la menace invisible, imparable, une loterie mortelle, la peur qui naît du tremblement de terre, de tout autre non possumus absolu. »

La Route de San Romano, 1996

1945

Après l’armistice, est affecté au 5e Bureau, dans le Service Historique. Effectue des reportages en Forêt Noire pour la Revue des Troupes d’Occupation. Publie à compte d’auteur sa première plaquette de poésie, Seul à bord, chez Franz Burda à Offenburg.

5 FRED4528 FJT 1945

Allemagne 1945, tableau de chasse dans la forêt de Schönmünzach

1946

Sur mon cheval, deuxième plaquette de poèmes, publiée par Edmond Charlot à Alger. Démobilisé à Baden-Baden. Vagabondage journalistique. Entre en relation avec Henry Miller. Départ pour le Maroc.

« En 1942 je me trouvais à Alger, remobilisé après le débarquement américain du 8 novembre, et je m’embarquais fin 43 pour l’Italie avec le Corps Expéditionnaire Français. De temps en temps, lorsque je le pouvais, j’envoyais des billets du front à l’hebdomadaire Algérie Magazine, auquel Max-Pol Fouchet collaborait aussi. Mais surtout j’écrivais des poèmes au fond de mon char (j’avais troqué mon cheval contre un char), pendant les heures de repos. Et ces poèmes, envoyés au fur et à mesure à Edmond Charlot, qui était devenu à Alger l’éditeur de la France en guerre, paraîtront sous le titre Sur mon cheval en 1946. Ce fut mon premier acte, la première balise pour une navigation qui allait, j’en étais sûr maintenant, se poursuivre. C’est ce premier recueil de poèmes qui me dirigera quelques années plus tard vers la radio, considérée, sinon comme un moyen de création, du moins comme un tremplin pour la poésie. »

« Les vases communicants » (2000)

1946 FJTEMPLE14 FRED8272 Sur mon cheval

1947

Reporter à La Presse Marocaine à Casablanca. Dirige ensuite les pages littéraires d’Afrique Magazine. Aide un ami à créer des jardins maraîchers dans le sud. Retour à Montpellier. Se marie.

1948

Correspond avec Curzio Malaparte rencontré à Naples en 1944. Premières émissions radiophoniques. Visite à Joseph Delteil chez qui il rencontre Pierre Soulages et François Cariès. Blaise Cendrars lui envoie pour la revue Souffles un chapitre de son livre encore en chantier, Le Lotissement du ciel. Va voir Joë Bousquet à Carcassonne.

Première visite à Joseph Delteil 1948

Première visite à Joseph Delteil, à la Tuilerie de Massane

« Lorsque après la tourmente, j’ai commencé à m’intéresser à la radio, celle-ci n’en était encore qu’à ses balbutiements. Le poste à galène était encore proche ; il est bien loin maintenant, soixante ans après. Contemporain des speakers à la voix grave et solennelle, des enregistrements sur disques souples Pyral et des micros géants, je suis ressorti de cet univers des ondes, plus de trente ans plus tard, ayant vécu ce que je ne suis pas le seul à appeler “l’âge d’or de la radio”, de 1946 à 1964, puis le temps de cette ORTF qui, sous la pression des politiques, explosa en 1974, et enfin l’ère des entreprises rivales, vouées à la publicité, aux sondages, donc à l’argent.

« Un écrivain à la radio », 2000

1949

Crée avec le poète hollandais Henk Breuker et François Cariès, le Groupe de la Licorne. Adapte à la radio La Fin du monde filmée par l’ange N.-D., de Blaise Cendrars. Débute une émission hebdomadaire de poésie au titre aussi emprunté à Cendrars, Du monde entier au cœur du monde (1949-1951). Naissance de son premier enfant, Frédéric.

Cendrars Raymone SaintSegond juillet1949

À Saint-Segond avec Cendrars, Raymone et le chien Wagon-Lit, juillet 1949

« J’ai souvent raconté qu’ayant dû ranimer une obscure revue montpelliéraine j’ai écrit en 1948 à quelques écrivains que j’admirais ou pour lesquels j’avais de l’estime, pour leur demander de m’envoyer un texte inédit. Seuls Giono et Cendrars m’ont répondu par retour du courrier, sans s’inquiéter du genre de la revue, sans me demander qui j’étais, avec qui ils partageraient le sommaire ou s’ils seraient rémunérés. Cendrars avait ajouté à son envoi une invitation à venir le voir à Villefranche si je le désirais. Inutile de dire que j’ai bondi sur l’occasion. Encore jeune, je me suis senti proche de Cendrars, de son univers, de sa célèbre formule “du monde entier au cœur du monde” et de la famille à laquelle je le rattachais : Larbaud, Conrad, Melville… Ce sont les écrivains qui m’ont incité à prendre le bateau de l’écriture. »

Entretien avec  Nathalie Jungerman, 2012

« Blaise Cendrars, qui m’avait envoyé un chapitre de son livre Le Lotissement du ciel pour une petite revue que je dirigeais, et que j’allai voir à Saint-Segond au-dessus de Villefranche, me parla de la radio, de l’écriture radiophonique, et de Paul Gilson dont j’ignorais presque tout. Je frappai à la porte de la RTF à Montpellier, où Pierre Bourgoin avait créé dans le droit fil du Club d’Essai de Jean Tardieu, le Centre d’Essai radiophonique. L’amitié de Pierre Bourgoin, avec qui je rêvais d’aller un jour aux Galapagos sur un navire que nous avions baptisé le San Cristobal, sans doute parce que j’avais réalisé une adaptation du Petit retable de San Cristobal, de Federico Garcia Lorca, son amitié donc me valut de programmer un certain nombre d’émissions entre 1948 et 1954. Je faisais ainsi mes premières armes, apprenant ce que je n’avais pas encore soupçonné, quel était le pouvoir de suggestion ou de création des mots. Paul Claudel avait pu écrire L’Œil écoute ; je découvrais pour ma part que l’oreille voit. Je dois reconnaître que la densité sonore du mot, le rythme de la phrase, sa cadence, la puissance du silence (cheval de bataille de Bachelard), que la radio me révéla, furent déterminants pour le cheminement de ma propre écriture encore hésitante.  »

« Les vases communicants » (2000)

1950

Publie L’Oiseau-Rhume, « fables » (Éd. La Murène). Trouve un emploi dans la société pétrolière Antar, qu’il gardera jusqu’en 1953. Va voir Jean Hugo au mas de Fourques, à Lunel. Rencontre le peintre américain Arthur Secunda qui deviendra un ami.

1950 Larguez les amarres début

1951

Se lie avec Richard Aldington, l’un des poètes fondateurs de l’Imagisme, auteur de Mort d’un héros, installé à Montpellier. Publication d’Inferno, récit de guerre, de Fog-Horn, poèmes (René Debresse éditeur) et de Silex, manifeste poétique du groupe « La Licorne ». Adapation à la radio du Petit Retable de Don Cristobal, « farce pour guignol » de F. G. Lorca. Début de Carnet de poche, « une émission de La Licorne », chronique bi-mensuelle (1951-1954). Naissance de sa fille Véronique.

3 FRED4493 FJT et Breuker devant La Licorne

1952

Voyage en Castille et en Andalousie. Retrouve Curzio Malaparte à Paris. Début de son amitié avec le poète Serge Michenaud.

1953

Dirige pendant un an Prospectus, petit journal du groupe « La Licorne », qui publie des textes de Jean Cocteau, Henry Miller, Joseph Delteil, William Saroyan, Paul Gilson, Henk Breuker, Alain Borne, Robert Sabatier, François Cariès, Claude Vigée… Correspond avec Saint-John Perse. Rencontre Henry Miller chez Joseph Delteil.

1953 Prospectus numéro 1

1954

Nommé à la direction de la Radiodiffusion Télévision Française (puis ORTF et FR3) pour le Languedoc-Roussillon. Cessera ses fonctions en 1986. Produit à la radio un nouveau magazine hebdomadaire, Littérature (1954-1956). Naissance de son fils Christophe.

« La radio est venue à ma rencontre plus que je ne suis venu à la sienne. Elle m’a fait des avances. On dirait maintenant qu’elle m’a dragué et que j’ai succombé. J’ai succombé au point que j’ai négligé sans trop de remords ni de regrets mon œuvre propre. Ce nouveau travail, auquel je consacrais la majorité de mon temps et qui ne m’en laissait que peu pour l’écriture, était cependant une source de plaisir, ce qui en contrepartie me stimulait. Pendant dix ans, je n’ai que fort peu publié, hors dans quelques revues, et une mince plaquette, Fleurs du silence, au titre caractéristique, qui me valut cependant quelques signes de reconnaissance. »

« Les vases communicants », 2000

1954 FJT secrétaire général des émissions de Radio-Montpellier

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